Interview : la sécurité sur internet

Pour leur rubrique sur la sécurité sur Internet, le site babysits m’avait contacté pour une interview.

Voici mes réponses à leurs questions.

  • Quels sont selon vous les dangers du monde virtuel ? 

Je pense qu’il est important de décaler un peu l’objet de votre question pour interroger les représentations qui se cachent derrière le mot « danger ». Pendant très longtemps, on a accusé les jeux vidéo d’être vecteur d’addiction ou de comportements violents auprès des enfants et des adolescents et c’est devenu une véritable tarte à la crème médiatique. Pourtant, de nombreuses recherches ont démontré qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure. Il en va aussi de la responsabilité des médias de dépassionner et de nuancer le discours à ce sujet, car à force de parler de risques et de dangers, on ne cesse d’alimenter et d’accroître les inquiétudes des parents et des acteurs de l’éducation. Les objets numériques ne sont intrinsèquement ni bons ni mauvais ; il me semble plus pertinent de les penser en tant que le reflet de nos pratiques et de notre société. Que nous le voulions ou non, le numérique fait partie de nos vies ; il s’est pleinement intégré à notre quotidien, nous offrant des fonctionnalités diverses et variées, qui sont loin d’être virtuelles. Bien qu’on emploie ce mot pour qualifier tout ce qui est en rapport avec les technologies numériques, il est trompeur d’utiliser le terme de « virtuel numérique » pour désigner quelque chose qui n’est pas tangible. En effet, le virtuel n’est pas l’antonyme du réel ; dans sa définition philosophique, il s’oppose à l’actuel. Même s’ils sont médiatisés par des interfaces numériques, les interactions et les échanges que nous avons dans le cyberespace sont bien réels, ils engagent tout autant notre sensibilité, notre subjectivité mais aussi notre corps, que la communication en présence.

  • Quels conseils pourriez-vous donner à un patient pour se protéger des risques d’une utilisation excessive d’Internet ?

En tant que psychologue, je chercherais à comprendre ce que veut dire une utilisation excessive d’Internet. Le critère temps n’est ni pertinent ni suffisant pour estimer si l’utilisation bascule dans le « trop », car rappelons le, nous sommes nombreux à devoir utiliser un ordinateur pour notre travail. Il faut donc prendre en compte ce que la personne fait de tout ce temps investie sur Internet. Par exemple, sur une heure d’utilisation, la personne peut consulter l’actualité du jour, visionner des vidéos, écouter de la musique, communiquer avec ses proches, etc. On voit bien qu’il peut s’investir dans des activités très différentes. Là où il faut porter notre regard, c’est sur les potentielles conséquences que peuvent avoir une utilisation intensive des outils numériques. Tant que cela n’impacte pas la qualité de vie de la personne, le fait qu’elle s’investisse dans d’autres activités, et continue à avoir une vie sociale satisfaisante, alors je pense qu’il n’y a pas à s’inquiéter.

Si les parents ont l’impression que leurs enfants/adolescents passent beaucoup de temps sur Internet, alors je les invite à en discuter avec eux pour établir des règles qu’ils pourront co-construire ensemble afin que les écrans ne deviennent pas un objet de conflit. Ce sera aussi l’occasion de créer du dialogue, d’échanger et de partager leur propre expérience et de mettre en narration leur vécu, que ce soit leurs aventures vidéoludiques, une vidéo qui les ont amusé, ou un sujet qui les ont interpellé.

  • Quelles sont les mesures efficaces que les parents et les enseignants pourraient mettre en œuvre pour assurer la sécurité en ligne de leurs enfants ?

J’aimerais commencer par rappeler qu’il n’existe pas de manuel du bon parent. C’est tout à fait normal de se sentir perdu, de se poser des questions et d’être inquiet. La plupart des parents n’ont pas confiance en leur capacité à être parent, alors qu’ils font de leur mieux et c’est ça le plus important. Eux seuls savent ce dont leurs enfants ont besoin et ce qui est le plus pertinent et adapté pour eux.

Bien sûr, si les parents se sentent dépassés il est possible de consulter un professionnel qui pourra les guider sans les culpabiliser. Mais le psychologue n’est pas là pour leur dire quoi faire car on ne peut pas donner des recommandations qui s’appliqueraient à toutes les familles. À chaque fois, nous avons à repenser et à co-créer avec l’enfant/l’adolescent et les parents, des espaces de dialogues, où chacun pourra s’exprimer et partager ses interrogations et ses difficultés. Grâce à ce travail de soutien et d’accompagnement, les parents auront l’occasion de trouver/créer des solutions qui conviendront à leur situation.

Encore une fois, si les parents et les enseignants veulent s’assurer de la sécurité en ligne des enfants, alors, je les invite à en discuter en famille. Ce qui est important à retenir, c’est de ne pas imposer des règles et mettre en place des mesures qui visent à interdire ou limiter les écrans tout en faisant l’économie d’en parler avec les enfants/adolescents. Par exemple, si les parents décident d’installer un contrôle parental, c’est important qu’ils expliquent pourquoi ils ont pris cette décision.

  • Que peuvent faire les parents pour apprendre à leurs enfants la sécurité en ligne ? Avez-vous des conseils particuliers ? 

Je dirais que ça dépend du niveau de compétence et de connaissance du parent à ce sujet. Un parent qui maîtrise bien les outils numériques aura sûrement moins de difficultés à faire de l’éducation au média qu’un parent qui n’est pas très à l’aise avec la technologie.

Mais il existe de nombreuses ressources, des sites, voire même des podcasts qui peuvent aider les parents à y voir un peu plus clair. Je recommande l’écoute du podcast “Les Petites Causeries du Numérique” qui est animé par des psychologues cliniciens qui font un travail formidable pour penser la parentalité et l’éducation numérique.

Ce travail de pédagogie ne se fait pas en un jour, d’autant plus que de nouvelles pratiques numériques ne cessent de se développer. C’est pourquoi, il faut continuer à communiquer à ce sujet et rappeler aux enfants que les adultes restent disponibles et qu’ils peuvent les solliciter à tout moment pour en parler.

Une fois qu’un cadre suffisamment clair a été posé, les parents doivent désormais faire confiance à leurs enfants et accepter qu’ils ne puissent pas contrôler tout ce qu’ils font sur Internet. Il faut plutôt trouver un juste équilibre entre l’accompagnement et la prise d’autonomie.